X
Quand, après avoir récupéré la Jaguar de Morane au passage, les deux amis atteignirent le quartier du Temple, une grande animation, insolite à cette heure de la nuit, y régnait. Des cars de police barraient les rues et des gardiens de la paix contenaient les badauds.
Bob, suivi par Bill Ballantine, s’approcha d’un brigadier.
— Je suis le commandant Morane, dit-il. Puis-je vous demander de me conduire auprès de vos chefs ?
Le brigadier eut un sursaut de surprise.
— Le commandant Morane ! s’exclama-t-il. Est-ce vous que l’on recherche depuis près de deux heures ?
— C’est bien moi, répondit Bob avec un sourire amusé. Comme vous le voyez, vous avez eu tort de vous donner tant de mal…
— Veuillez me suivre, déclara le policier. Morane et l’Ecossais lui emboîtèrent le pas, et tous trois parvinrent bientôt dans la rue que Bob connaissait bien et où s’ouvrait le repaire de Ming.
Les deux amis, précédés de leur guide, empruntèrent le chemin parcouru précédemment déjà par Morane, pour accéder à la vaste salle souterraine où se tenait quelques heures plus tôt cette assemblée, présidée par Monsieur Ming, et que Bob avait troublée de la façon que l’on sait.
Pour l’instant, une nouvelle assemblée se tenait dans cette salle, mais elle était fort différente de la première. Tout d’abord, parmi les enquêteurs, Bob reconnut Sir Archibald Baywatter, et aussi une autre de ses vieilles connaissances, le commissaire Ferret, de la Sûreté française. Les deux policiers marquèrent un grand soulagement quand ils acquirent la certitude que Morane était bien vivant, soulagement que de vigoureuses poignées de main soulignèrent aussitôt.
Le commissaire Ferret désigna à Morane un groupe d’individus massés dans un coin, sous la garde d’une douzaine de gardiens de la paix armés de mitraillettes.
— L’Ombre Jaune est-elle parmi ces hommes ? interrogea le policier.
Bob s’approcha des prisonniers et les dévisagea un à un. Il reconnut sans peine plusieurs des inconnus aperçus lors de sa précédente visite du repaire mais, nulle part, il ne devait découvrir Ming, ni aucun de ses dacoïts. Il revint vers ses compagnons en secouant la tête.
— Non, fit-il, l’Ombre Jaune n’est pas parmi eux… Il se tourna vers le commissaire et demanda :
— Avez-vous bien fait tout fouiller ici ?
Ferret eut un signe affirmatif.
— Ces caveaux ont été passés au peigne fin. Du moins tous les endroits auxquels il nous a été possible d’avoir accès…
Morane demeura pensif et fit la moue. Il savait certes que le commissaire Ferret et ses hommes n’avaient rien laissé au hasard. Pourtant, il était payé pour savoir que ces souterrains étaient riches en passages dérobés, chambres secrètes et issues savamment camouflées.
— Il n’y a pas à douter que Monsieur Ming, surpris par votre arrivée, se soit enfui, suivi de ses fanatiques, par quelque chemin connu de lui seul. Quant à ceux-ci – Bob désignait les prisonniers – il a dû les laisser sur place, considérant qu’ils ne risquaient rien. Après tout, nous vivons dans un pays libre, et il n’est pas interdit de se réunir, même dans une cave. Ces gens vous affirmeront peut-être faire partie de la confrérie des chasseurs de rats. Or, comme chacun sait, les rats cela se trouve justement dans les caves… En attendant, Ming et ses dacoïts continuent à courir, et ce pour le plus grand malheur de l’humanité. Peut-être sont-ils déjà en route pour l’Egypte…
Après s’être interrompu, Bob demanda à l’adresse de Ferret :
— N’a-t-on découvert aucun papier, aucun document capable de nous fournir un indice sur les raisons poussant Ming à gagner les bords du Nil ?
L’homme de la Sûreté secoua la tête.
— Non, commandant Morane, aucun papier, aucun document. Seulement ces hommes…
— Vous oubliez les graines, commissaire, glissa Sir Archibald.
— Les graines ? s’étonna Morane. De quelles graines voulez-vous parler ?
— Celles que nous avons trouvées dans le petit caveau meublé qui, sans doute, servait de logement à Ming. Oh, il n’y en a pas beaucoup !…
Tout en parlant, Ferret tirait un petit paquet de papier brun de sa poche. Il l’ouvrit et l’inclina au-dessus de sa main. Des graines en tombèrent. Bob se pencha et les considéra longuement, mais sans rien y trouver d’anormal. Pour lui, il s’agissait là de graines comme toutes les autres.
— À votre avis, de quelle plante peut-il s’agir ? interrogea-t-il à l’adresse de Ferret.
— Sans doute une plante ornementale quelconque, répondit le policier qui, à ses heures perdues, cultivait un petit jardin en banlieue. Mais vous dire laquelle…
— Il serait intéressant de le savoir, fit Bob. Ces graines doivent être soumises sans retard à l’expertise d’un botaniste qualifié…
— Croyez-vous réellement que cela puisse avoir une telle importance ? demanda Ferret en considérant avec un intérêt accru les graines déposées au creux de sa paume.
— Si vous connaissiez l’Ombre Jaune comme nous la connaissons, commissaire, déclara Morane d’une voix sentencieuse, vous sauriez que tout ce qui la concerne a de l’importance…
En lui-même, Bob se demandait cependant si les graines en question avaient quelque chose à voir avec les plans de Ming. Peut-être, après tout, ce dernier, comme beaucoup d’hommes, aimait-il les fleurs et avait-il la nostalgie d’un petit jardin d’agrément ? « De toute façon, songea Bob, ce ne doit pas être pour y cultiver des fleurs que Monsieur Ming est parti pour l’Egypte, il nous faut absolument savoir ce qu’il veut y faire afin de pouvoir contrecarrer ses plans, s’il en est temps encore… »
Pourtant, Bob Morane se demandait comment ces graines inconnues allaient, d’une façon ou d’une autre, lui révéler le secret de cette énigme concernant les desseins de l’Ombre Jaune. Ah ! si seulement il pouvait parvenir à Contacter Miss Tania Orloff ! Mais la jeune fille était aussi énigmatique que son terrible parent. Elle apparaissait au moment où l’on s’y attendait le moins, pour ensuite disparaître sans laisser de traces. Chaque fois qu’il pensait à la jolie métisse, Bob avait l’impression d’avoir une sylphide pour alliée.
*
* *
Les deux jours qui suivirent se passèrent dans l’attente. Les hommes arrêtés dans le repaire souterrain du quartier du Temple, habilement cuisinés par la police, avaient fini par avouer que Ming les avait chargés de missions diverses. Petit à petit, chacun dans un secteur différent, comme le Mongol l’avait révélé à Morane, ils devaient contribuer à saper, tant moralement que physiquement, la résistance de la population. Pour les forcer à agir ainsi, l’Ombre Jaune les avait terrorisés, les menaçant des pires châtiments, des pires supplices s’ils refusaient de collaborer avec lui. Afin de leur prouver qu’il ne plaisantait pas, Ming leur avait donné quelques exemples de ces châtiments et de ces supplices, et ces hommes, pour la plupart des individus tarés, des repris de justice ou des criminels en rupture de ban, avaient trouvé plus sage de se soumettre.
Pourtant, bien que les plans destructeurs de l’Ombre Jaune fussent ainsi partiellement conjurés, Ming lui-même continuait à courir. Les autorités avaient été alertées, à travers toute la France, pour que l’on tentât de mettre la main sur lui avant qu’il n’eût quitté le territoire. D’autre part, la Sûreté égyptienne avait été prévenue, et cela bien que l’on doutât de l’utilité de ces précautions.
En attendant que ces différentes mesures aient obtenu un résultat quelconque, Bob Morane et Bill Ballantine avaient demandé des visas égyptiens, qu’ils avaient obtenu en quelques heures à peine grâce à un ami que Bob comptait parmi les membres du consulat. Morane espérait recevoir des nouvelles de Miss Orloff et obtenir d’elle des renseignements qui lui permettraient de se lancer sur les traces du Mongol. Pourtant, la jeune métisse ne semblait pas devoir donner signe de vie.
La fin de l’après-midi du second jour touchait à sa fin, et Bill Ballantine et Bob étaient assis dans le salon-bureau de l’appartement du quai Voltaire, à échafauder des plans qui, tous, se révélaient plus absurdes les uns que les autres. Bob jouait avec ce petit masque d’argent, au front gravé de caractères mystérieux, que Ming lui avait remis jadis et qui, une fois déjà, lui avait sauvé la vie[3], quand le téléphone sonna. Morane décrocha. C’était le commissaire Ferret.
— Du nouveau, commissaire ? interrogea aussitôt Bob.
— Du nouveau, oui, répondit le policier. Pour commencer, on croit avoir retrouvé la trace de l’Ombre Jaune. La nuit dernière, sur une plage des landes, un avion inconnu a atterri, pour décoller presque aussitôt après avoir embarqué une dizaine de passagers. Des boy-scouts en marche de nuit ont pu assister, sans se faire remarquer, à l’embarquement. La lune étant levée, ils purent se rendre compte que ces passagers avaient tous un type étranger fort accentué. La description qu’ils ont faite de l’un d’eux correspond point par point à celle de Monsieur Ming. L’appareil s’est dirigé vers le sud-est…
— Vers le sud-est, fit Morane en écho, donc vers l’Egypte. L’Ombre Jaune a bien quitté la France, voilà un point acquis. Bien sûr, cela ne nous avance pas à grand-chose. Et les graines, vous ont-elles livré leur secret ?
— Je les ai soumises à l’expertise d’un botaniste, comme vous me l’aviez demandé. Ce sont des graines d’Eichhornia crassipes, autrement dit de Jacinthes d’eau. Une plante ornementale, comme je l’avais pensé…
Au nom de « Jacinthes d’eau », Morane avait tressailli légèrement.
— Parfait, commissaire, se contenta-t-il de dire.
Si vous aviez du nouveau, auriez-vous la gentillesse de m’en avertir ?
— Naturellement, commandant Morane. Sir Archibald Baywatter m’a même recommandé de m’assurer votre collaboration. Nul mieux que vous, assure-t-il, ne connaît l’Ombre Jaune.
Bob eut un ricanement léger.
— Nul mieux que moi ne connaît l’Ombre Jaune, en effet, dit-il. Mais cela ne me rend pas très fier, croyez-le bien… Au revoir, commissaire…
Morane raccrocha. Il demeura un instant pensif, puis il murmura :
— Des Jacinthes d’eau. L’Egypte… Le Nil… Cela ne m’étonnerait pas outre mesure si Ming ne préparait pas encore là un de ses tours dignes de Satan…
— Un de ses tours ?… Avec des Jacinthes d’eau ? interrogea Bill. À quoi pensez-vous exactement, commandant ?
— Je te répondrai quand je serai revenu de Bruxelles où je dois rencontrer un de mes bons amis, zoologiste, le Dr Packart, fit Morane.
— Bruxelles ! s’exclama l’Ecossais. Vous voulez partir à Bruxelles, comme ça, tout à coup ?
Bob Morane se leva.
— Oui, Bill, comme ça, tout à coup. Je vais même prendre la route immédiatement. Demain matin, je verrai le Dr Packart et, dans la soirée, je serai de retour. Reste ici, au cas où Tania Orloff se manifesterait. Si tu désires me contactes d’urgence, il te suffira de m’appeler par téléphone à l’hôtel « Albert Ier », à Bruxelles…
Tout en parlant, Morane faisait sauter dans le creux de sa main le petit masque d’argent qu’il n’avait pas lâché. Instinctivement, il le glissa dans la poche de poitrine de sa veste, sous la pochette. Ensuite, il se dirigea vers sa chambre pour s’y préparer une valise. Une demi-heure plus tard, au volant de sa Jaguar, il filait vers la porte de La Villette, afin d’y prendre la route de Bruxelles.